DÉPUTÉ
EN ACTION
AU PARLEMENT EUROPÉEN
© Farm Europe
UN NOUVEAU SOUFFLE POUR L’EUROPE ET POUR SES AGRICULTEURS

Le discours de la Sorbonne du Président de la République française, Emmanuel Macron, a redonné l’espoir à tous ceux qui croient au projet européen, mais vivent depuis plus de 20 ans ses errements, son incapacité à retrouver un cap, à transmettre une envie d’Europe à une nouvelle génération. Oui, l’Europe, c’est la paix sur notre Continent, mais l’Europe ne peut pas être que cela. L’Europe doit être une force, un levier qui permet d’humaniser le monde pour chacun de ses citoyens, de nous rendre nous Français, Allemands, Italiens, Roumains, Polonais ou Luxembourgeois capables de peser face aux Pays Continents que sont la Chine, l’Inde, les Etats-Unis, la Russie ou encore le Brésil. Nous devons nous, Européens, participer à la gouvernance du monde.

Cette ambition de puissance – certes pacifique, mais non naïve – doit se traduire, par le développement de nouvelles politiques : mettons en commun nos moyens militaires. Il n’est pas acceptable, et même dangereux de ne pas avoir, sur notre Continent, la capacité d’assurer notre propre protection. Le temps est venu pour l’Europe de grandir et d’être réellement autonome. De même en matière de migration et de relations diplomatiques avec nos voisins sur l’autre rive de la Méditerranée ou au-delà du Danube : nous devons être en mesure de parler d’une seule voix pour être crédibles face à une Russie offensive ou à une Chine désormais omniprésente sur le Continent africain. Agissons avec une stratégie commune pour gérer le grand défi migratoire de notre temps. En amont, avec les pays d’origine, mais aussi en aval, à travers une politique d’accueil humaine à la hauteur de nos valeurs, en partageant l’effort pour qu’il soit gérable pour nos sociétés fragilisées par des années de crise économique.

Ces grands défis, qui font la Une de l’actualité, et mobilisent les Chefs d’Etat et de Gouvernement, sommet après sommet, rendent-ils pour autant caduque la grande et la seule véritable politique intégrée que nous avons mis 60 ans à bâtir, la Politique agricole commune ? Doit-on, parce qu’effectivement, il est toujours plus difficile de travailler à 27 ou 28 autour d’une table, renoncer à faire vivre ce levier collectif, qui a permis à l’Europe de relever la tête après la seconde guerre mondiale en retrouvant une véritable souveraineté alimentaire ? Et, au fond, la Politique agricole commune aujourd’hui est-elle capable de redonner un nouveau souffle, d’aider à nouveau l’agriculture européenne à franchir un nouveau cap, et d’occuper pleinement sa place au centre du système de sécurité alimentaire mondial, et non pas à sa périphérie ?

Fondamentalement, nous croyons que non seulement c’est possible, mais c’est en plus souhaitable et urgent. Chaque ferme française, allemande, italienne ou tchèque, ce sont autant d’entreprises à haute valeur stratégique pour notre Continent, au même titre que nos capacités de défense. Chacun de nos pays européens veut garder sa production laitière, sa capacité à fabriquer son pain, ses symboles culturels, aussi : sa charcuterie ou son vin. Tout cela fait partie intégrante de la puissance de l’Union : sa souveraineté alimentaire, sa puissance économique, sa puissance symbolique aussi – nous sommes ce que nous mangeons.

Pour toutes ces raisons, l’agriculture doit rester au cœur du projet européen. Renoncer à traiter des enjeux alimentaires autour de la même table aurait des conséquences très simples : le retour aux solutions nationales ferait de l’agriculture un nouveau champ de bataille au sein même du marché communautaire, les uns soutenant davantage telle ou telle filière pour prendre le dessus sur les voisins.

Qu’aurions nous fait, nous Français, si l’an dernier l’Italie avait planté 76.000 hectares de vignes, comme l’ont demandé ses producteurs, s’il n’y avait pas eu un outil de régulation européen plafonnant les autorisations de plantation ? Nous serions-nous laissé inonder de vin italien, perdant ainsi des parts de marché et renonçant à une partie de notre vignoble ? Aurions-nous nous aussi relancé massivement nos plantations de vigne, au risque de mettre en péril le fragile équilibre du marché mondial, et de voir s’effondrer dramatiquement les prix ? Aurions-nous décidé de remettre des barrières, y compris douanière, entre nos pays pour protéger notre marché, scellant la fin du marché intérieur ?

Cette provocation, exemple néanmoins concret d’un scénario fictif de renationalisation, montre bien que le chacun pour soi ne marche pas dès lors que nous sommes sur un seul et même marché. Dès lors que nous attachons tous une valeur stratégique à l’activité agricole. Une politique agricole commune est absolument vitale, et d’autant plus cruciale que le secteur agricole vit une véritable révolution.

La Politique agricole commune peut constituer la démonstration de cet idéal : Oui, l’Europe est une force pour notre diversité culturelle. Non, la PAC ne favorise pas l’uniformisation comme certains voudraient le faire croire. Elle fait au contraire vivre notre idéal d’une Europe où chacun peut coexister sur un même marché, avec les solidarités nécessaires à l’équilibre de nos territoires.

Les modèles économiques changent. Jamais nos connaissances agronomiques n’ont été aussi avancées, et n’ont progressé aussi vite. D’une ferme à l’autre, le niveau de technicité, la capacité à intégrer les innovations ou à s’insérer dans les nouveaux modèles économiques varie considérablement. D’une ferme à l’autre, un producteur peut s’en sortir parfaitement, sur un même territoire avec un lait à 27 centimes quand son voisin est au bord du dépôt de bilan à 34 centimes si sa structure n’est pas en adéquation avec ses marchés et ses valorisations.

Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner celui qui peine à suivre, au contraire ! Il nous faut à l’échelle de notre continent porter une nouvelle ambition agricole qui permette d’emmener largement nos agriculteurs sur la voie de l’excellence et de les accompagner dans les changements et dans la quête de solutions durables économiquement. Portons l’excellence économique et l’excellence environnementale : les deux vont de pair !

Investissons avec discernement et confiance dans notre agriculture. Redonnons aux agriculteurs la capacité à se doter des meilleurs outils, et à les utiliser de la meilleure des façons, avec les connaissances et le conseil approprié. Soyons ambitieux en allant de l’avant plutôt qu’en ayant peur de l’avenir et en cherchant des solutions dans des modèles du passé, qui peuvent certes faire rêver, mais qui, au final, n’apportent pas les doubles réponses que l’on recherche aujourd’hui, à la fois économiques et environnementales.

Et, effectivement, donnons aux agriculteurs européens les moyens de vivre la mondialisation de façon apaisée. Pour cela, les stratégies commerciales de l’Union doivent revenir à davantage de cohérence. Mettre un peu plus la tête sous l’eau à un secteur déjà fragile comme celui de l’élevage l’aidera-t-il à s’en sortir ? A quoi sert-il de verser des subsides publics à des producteurs voués à la faillite par des quotas d’importation de viande bovine à des prix insoutenables sur notre continent ? La ratification du CETA, les concessions annoncées en faveur du MERCOSUR, les négociations avec la Nouvelle-Zélande et l’Australie nous interpellent. On peut émettre plus que des doutes quant à la pertinence de cette stratégie. Il est même permis de s’indigner lorsque les institutions alimentent, par un tel manque de cohérence, les forces qui combattent le projet européen dans son ensemble et prônent le retour aux frontières nationales. Existe-t-il une vision politique et une stratégie ? Avant de nous ouvrir au monde, consolidons nos filières, investissons et protégeons-les avec une capacité réaffirmée de la PAC à accompagner l’agriculture dans les moments difficiles. Créons un fonds communautaire de gestion et de prévention des crises, avec un financement propre. Et sortons du bricolage sur les marges budgétaires année après année, dès lors qu’une crise survient. L’accord bouclé la semaine passée sur le volet agricole de l’Omnibus est un pas important, mais il doit être complété, et nous devons saisir l’opportunité de la prochaine réforme de la PAC pour construire les filières. Il importe en effet de réviser le droit de la concurrence en vue de permettre aux producteurs de se regrouper et de peser dans les négociations commerciales. Mais nous devons inscrire notre vision de l’agriculture dans une logique économique. A cet égard, les distorsions de concurrence peuvent provenir de facteurs fiscaux, sociaux et environnementaux. Dès lors que nous disposons d’une monnaie unique, l’euro, la zone euro doit devenir un espace économique optimal. S’agissant des coûts de main d’œuvre, par exemple, comment accepter la concurrence venant de producteurs européens qui s’installent dans des pays de l’Est de l’Europe pour recruter des travailleurs venant de Biélorussie ou d’Ukraine, rémunérés à vil prix ?

Dit autrement, la PAC ne peut se résumer à un volume de crédits budgétaires. Le revenu des agriculteurs dépend également de la politique commerciale ainsi que du droit de la concurrence. Cela étant dit, la souveraineté et la sécurité alimentaires nécessitent bien évidemment des moyens financiers et ces moyens existent au niveau européen, avec le budget de la PAC, traditionnellement controversé à chaque début de négociation budgétaire. Plus encore à l’approche du prochain cadre financier pluriannuel. À l’évidence, dans une Europe dont le budget est fragilisé par le Brexit, la PAC suscite des convoitises. La réflexion sur les moyens alloués à la PAC ne peut se faire hors de la réflexion sur ses objectifs.

Pour décider des hausses ou des baisses dans l’allocation des budgets publics, il faut savoir ce que l’on entend faire. D’autre part, il est hors de question de construire les politiques de demain sur les décombres des politiques d’aujourd’hui. S’il est vrai qu’il nous incombe d’imaginer le futur de l’agriculture européenne, il est sans doute plus urgent au moment où s’ébauche le prochain cadre financier pluriannuel, post 2020, de convenir, au-delà des frontières nationales, ce que nous attendons de l’Europe.

Si l’Europe est bien notre nouvel espace de souveraineté, quelles conséquences en tirons-nous ?

Pour faire face aux défis de la mondialisation, ceux que les États membres ne peuvent plus assumer au plan national, l’Europe a besoin d’un nouveau souffle. Nous devons élargir ses compétences et cesser de nous enfermer dans une Europe à budget constant, qui rétrécit son champ d’action.

Il nous reste à confirmer, dans la diversité des pays et des situations, que nous avons la même vision de l’Europe de demain, une Europe qui prépare notre avenir, une Europe qui nous aide à structurer nos filières et à les protéger.

 

Intervention au Global Food Forum - Trévise le 20 octobre 2017