DÉPUTÉ
EN ACTION
DANS LE GRAND OUEST
« IL N’EXISTE PAS D’ALTERNATIVE À L’EUROPE »

Jean Arthuis, président de la commission des budgets au Parlement européen, participait à une conférence-débat sur l’avenir pour la France en Europe, ce vendredi 21 septembre 2018, au Coudray. Pour l’eurodéputé, « l’Europe ne parle pas à ses citoyens ».

Figure du centre en France, plusieurs fois ministre, Jean Arthuis est aujourd’hui député européen (groupe Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe) et président la commission des budgets au Parlement européen. L’élu, qui animait une conférence sur l’Europe, ce vendredi 21 septembre 2018, au Coudray, évoque le rôle de la France et l’identité européenne.

L’influence de la France au sein de l’Union européenne s’est « affaiblie », selon un rapport parlementaire, publié en 2016. Partagez-vous ce constat ?

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, la France est de retour dans les esprits, notamment au Parlement européen. Je suis frappé par le nombre de collègues qui observent cela. Il y a une attente de la France, et le Président entend incarner une Europe combative, qui ne se résigne pas face aux défis que lance la globalisation en matière de défense, de sécurité, de climat, de migrations ou encore de numérique, par exemple.

Mais depuis 40 ans, le poids de la France s’est tout de même effrité. Comment l’expliquer ?

C’est la gouvernance. Il faut que la France affirme ce qu’elle entend être, faire et comment s’y prendre. Or, nous avons eu un affaiblissement de la parole politique française, qui est souvent apparue velléitaire, pusillanime, arrogante et passéiste. La France doit se projeter dans l’avenir et cesser de se replier sur elle-même. Le devoir du pays, c’est d’être exemplaire, faute de quoi sa parole n’est pas audible ni crédible.

"Il y a le sentiment, aujourd’hui, que l’Europe n’est pas à la hauteur des défis de la mondialisation"

L’entité européenne et ses structures sont mal connues en France…

Les structures sont à la limite du simulacre. D’abord, l’Europe ne parle pas à ses citoyens, en dehors de quelques actions comme le programme Erasmus, par exemple. Mais pour le reste, l’Europe reste une addition d’égoïsmes nationaux. On est à la limite de la supercherie au fond. On fait vivre un décor européen, mais qui n’est pas l’expression de ce que devrait être une ambition de puissance européenne. Le budget en est l’exemple. Il faut augmenter la puissance financière de l’Union européenne. Le budget représente 1 % du produit intérieur brut de l’ensemble des vingt-huit états membres. Et ce budget est redistribué à 75 % vers les états sous forme de Pac ou fonds de cohésion…

L’Europe semble davantage perçue comme une menace que comme un outil de protection et de solution, sur l’emploi, les flux migratoires…

Il y a le sentiment, aujourd’hui, que l’Europe n’est pas à la hauteur des défis de la mondialisation. Elle reste dans un mode de fonctionnement qui, finalement, donne des arguments aux populistes et à ceux qui combattent l’Union européenne. Nous sommes dans la mondialisation, qui nous lancent des défis sans précédents que les états, au niveau national, n’ont plus les moyens d’assumer. Ils dépensent parfois mal leur argent sur ces questions-là, et auraient parfois intérêt à mettre leurs moyens en commun pour faire face efficacement. Faute de quoi, le monde sera dominé par les états continents que sont les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde, ou par les multinationales du numériques et de la finance. Il n’y a pas d’alternative à l’Europe. Mais une Europe qui protège et prépare notre avenir. Pour cela, il faut identifier ce que j’appelle les biens communs européens. Il y a l’agriculture à travers la Pac, la solidarité à travers les fonds de cohésion, mais aussi une dimension sociale à laquelle il faut répondre.

"L’Europe ne doit pas être une simple union monétaire et économique. Elle dit aussi être une union sociale"

Brexit, tensions entre l’UE et des pays comme la Hongrie ou l’Italie, montée des populismes... Comment prendre en compte l’affirmation du souverainisme ?

Ces mouvements sont liés au fait que nous ne répondons pas suffisamment à l’attente de nos concitoyens. Nos états doivent se ressaisir, reconnaître que sur certaines actions, ils n’ont plus la main. Lorsqu’il s’agit de biens communs européens, nous devons travailler ensemble. Il y a une partie de notre souveraineté que nous ne garderons que si nous la partageons. La souveraineté échappe aux états nations. Il faut une autonomie stratégique et parler d’une voix. Mais il s’agit prendre en compte toutes les questions. L’Europe ne doit pas être une simple union monétaire et économique. Elle dit aussi être une union sociale.

L’Europe n’est-elle pas en train de se fracasser sur la crise de l’accueil des migrants ?

Sur la question migratoire, l’Europe n’a pas été la hauteur. Ce qui explique, par exemple, le résultat des élections en Italie en mars dernier. Si cette question se pose, c’est d’abord car nous n’avons pas de politique extérieure commune, ni de défense commune. Au moment des printemps arabes, en 2011, certains pays européens, comme la France et la Grande-Bretagne, sont allés participer à des opérations de renversement du pouvoir, comme en Libye, avec sans doute de bonnes raisons. Mais les Américains n’ont pas suivi, en 2013, et nous ne sommes pas allés au bout de l’entreprise. L’État à donc disparu en Libye, les organisations criminelles se sont substituées à l’État libyen, les flux migratoires se sont multipliés... Même chose en Syrie, avec la guerre civile qui a mis en mouvement des millions de Syriens. Face à ces phénomènes, l’Europe n’a pas été au niveau de ses obligations. Il faut un droit d’asile qui soit le même partout. Ces débats-là doivent avoir lieu devant l’opinion publique.

Les électeurs sont appelés aux urnes, le 26 mai 2019, pour désigner les députés représentant la France au Parlement européen. À quel type de campagne vous attendez-vous ? L’abstention s’annonce très élevée…

Le clivage n’est plus entre la gauche et la droite. Maintenant, il est entre ceux qui pensent que notre avenir est de nous replier sur nous-même, et ceux qui estiment que, pour répondre aux enjeux de la mondialisation, c’est l’Europe qui nous offre les moyens pour prendre en main notre destin. J’espère que cela donnera lieu à un débat à la hauteur des enjeux. Il ne faut pas se tromper de débat. Pour l’abstention, c’est notre devoir de parler d’Europe. Si j’ai pris position pour Emmanuel Macron, à l’été 2016, c’est qu’il m’est apparu comme le seul pour qui l’Europe est au cœur du projet. Il faut qu’on arrête de raconter des histoires. Il y a une obligation de courage et de lucidité.

Propos recueillis par Simon Dechet, journaliste à l'Echo Républicain