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LES EUROPÉENS JOUENT LEUR PLACE DANS L'HISTOIRE

Point de vue. Par Jean Arthuis, eurodéputé et président de la commission des budgets au Parlement européen.

Le 60e anniversaire du traité de Rome a permis aux dirigeants de l'Union européenne de proclamer leur volonté d'aller de l'avant. La déclaration qu'ils ont rédigée laborieusement énonce quatre objectifs prioritaires : « Une Europe sûre et sécurisée », « Une Europe prospère et soucieuse du développement durable », « Une Europe sociale » et « Une Europe plus forte sur la scène mondiale ». De tels propos ont déjà été entendus. Les actes ne peuvent plus attendre.

Si le bilan des bienfaits de l'Europe est appréciable (libre circulation et marché unique, réunification de l'Allemagne et chute du rideau de fer, euro et union bancaire, Erasmus et mobilité des jeunes, PAC et solidarité entre les régions), il reste difficilement lisible par les citoyens, car l'Europe ne parle pas à l'opinion publique.

La réélection de Donald Tusk à la présidence du Conseil, il y a deux semaines, a été traitée dans une quasi-clandestinité. Ce qui devrait s'afficher comme un événement - la désignation de la personnalité qui incarne l'Europe - a eu le retentissement d'une banale question diverse dans un ordre du jour sans relief. Tout risque d'ombre sur l'autorité nationale de chaque dirigeant, dont l'horizon ne s'aventure pas au-delà de son prochain rendez-vous électoral, est écarté.

Au surplus, l'Europe sert de bouc émissaire résigné aux gouvernements nationaux pour mieux masquer leurs propres échecs et leur impuissance à rétablir la confiance des citoyens. Dans un contexte de crises (chômage, migrations, déficits...), l'europhobie a le vent en poupe. Si les Pays-Bas ont de justesse arrêté la montée des eaux populistes, qu'en sera-t-il en France et en Allemagne ?


Une chance pour la France

Ne laissons pas la critique aux extrémistes, de droite et de gauche. Convenons que les institutions européennes, du fait du conservatisme et de la frilosité des États membres, dysfonctionnent. Privée de compétences et d'un pilotage politique, l'Europe se résigne à l'édiction de trop nombreuses règles tatillonnes. Dotée d'un budget parcimonieux, elle conditionne ses interventions financières au respect de programmes complexes et de procédures abusivement bureaucratiques. Est-ce une raison pour faire marche arrière et se retrancher derrière nos frontières nationales ? Dans la mondialisation, c'est faire le choix du déclassement.

Nous avons besoin d'une Europe qui nous protège et nous aide à régler nos problèmes vitaux : le retour au plein-emploi, la lutte contre le terrorisme mondialisé, la maîtrise des flux migratoires, l'éradication des fraudes et paradis fiscaux, la régulation du numérique, la transition énergétique, la préservation du climat et de la nature, la défense et la coopération militaire. L'Europe doit se saisir des grandes causes que les États ne sont plus en mesure d'assumer seuls. Évaluons donc l'effectivité de nos prérogatives de souveraineté nationale. Certaines d'entre elles, faute de moyens, sont désormais illusoires. Dans un monde devenu dangereux, seule l'Europe nous offre la capacité d'influencer la nécessaire organisation de notre planète et de reprendre notre destin en main.

La place des Européens dans l'Histoire se joue maintenant. Il est urgent de rompre avec le simulacre d'Europe qui la disqualifie et l'empêche de s'affirmer comme puissance mondiale. Addition d'égoïsmes nationaux, elle ne peut survivre qu'en devenant solidaire. C'est dire si la dimension sociale doit désormais transcender les considérations économiques et financières. En cela, l'Europe est bien une chance pour la France.