PRESSE
© Les Echos
« LA MOBILITÉ LONGUE EST UNE CHANCE DE FAIRE DU BENCHMARK EN MATIÈRE D’APPRENTISSAGE »

Interview par Julie Le Belzer (Les Echos) de Jean Arthuis, président de la commission des Budgets du Parlement européen, à l'origine du projet Erasmus des apprentis ou « EuroApp' », à retrouver dans l'édition du 23 novembre 2017 (p.35)


Quels sont les enjeux de la mobilité des apprentis ?

En Europe, nous sommes confrontés à un important chômage des jeunes, en moyenne un jeune sur quatre. Voire un jeune sur deux, parfois même davantage. Là où l'apprentissage est enraciné dans la culture sociale et économique, comme en Allemagne, aux Pays-Bas, au Danemark ou en Autriche, le chômage des jeunes se révèle quasi inexistant. Autre constat : les étudiants ayant bénéficié d'une bourse Erasmus + (*) et ayant effectué une mobilité longue dans un pays différent de celui de leur langue maternelle semblent bien mieux protégés contre le risque de chômage. En lançant l'Erasmus des apprentis ou « EuroApp' », mon souhait était de permettre aux apprentis de partir de six mois à un an, dans les mêmes conditions que celles offertes aux étudiants des cursus universitaires.


Quels sont les différents partenaires de cette initiative ?

J'ai conçu un projet pilote, que j'ai fait voter dans le budget de l'Union européenne, en 2016. A la suite de cela, la Commission européenne a lancé un appel à propositions. Pour y répondre, des centres de formation d'apprentis (CFA), sous le pilotage expert des Compagnons du Devoir et du Tour de France, ont constitué un consortium. Les conditions requises étaient d'être un CFA, de se présenter avec au moins un partenaire situé dans un autre pays et de s'engager à organiser des cours permettant aux apprentis de pratiquer la langue du pays d'accueil. En outre, il s'agissait de développer un programme d'enrichissement des connaissances professionnelles de l'apprenti accueilli dans un autre pays et de disposer d'un réseau d'entreprises prêtes à encourager la mobilité de leurs propres apprentis et disposées à accueillir ceux venant d'autres pays.


Comment se développe « EuroApp' » ?

La première année, ce sont environ 80 apprentis qui ont pu partir en mobilité longue. Pour l'année 2017, ils seront 240. Le plus important est que la Commission européenne a repris ce projet pilote dans son propre programme pour les années 2018, 2019 et 2020, en fléchant 400 millions afin de venir en aide aux CFA qui engagent des plans spécifiques en faveur de cette mobilité. Cela aussi pour répondre aux besoins des bourses Erasmus + allouées aux apprentis. L'objectif vise la mobilité de 50.000 apprentis.


Quels ont été les freins rencontrés pour la mise en oeuvre d'« EuroApp' » ?

En premier lieu, 28 Etats membres, cela veut dire 28 réglementations différentes. Par ailleurs, nous avons été confrontés au formalisme et aux procédures extrêmement complexes de la Commission européenne. Elles sont inaptes à l'expérimentation. Autre difficulté : parvenir à faire coïncider les bourses Erasmus + avec les départs d'apprentis. Les premières sont attribuées en début d'année alors que les départs d'apprentis sont mis en oeuvre au mois de septembre. Les choses devraient gagner en fluidité. C'est l'un des engagements de campagne d'Emmanuel Macron que d'encourager l'Erasmus des apprentis et leur mobilité longue. La mission que m'a confiée le gouvernement est de faire des propositions d'ici à la fin de l'année, en soumettant un rapport avec des recommandations afin de faire sauter les freins qui bloquent la mobilité longue des apprentis français.


Quels sont les bénéfices de cette mobilité ?

Elle a plusieurs intérêts. Pour le jeune apprenti, c'est l'occasion de prendre conscience de sa citoyenneté européenne et de poser un autre regard, davantage confiant, sur l'Europe et sur le monde. C'est également le moyen de permettre qu'un jeune sur deux, sinon, un jour à venir, tous les jeunes, puisse pratiquer au moins une autre langue que leur langue maternelle. Pour les entreprises, c'est une opportunité pour découvrir les pratiques des autres pays de l'Union européenne. La mobilité longue est également une chance de faire du benchmark en matière d'apprentissage, de systèmes de formation, d'institutions et d'organismes de formation professionnelle. Il faut également y voir l'occasion d'un benchmark pour les pouvoirs publics pour inspirer des réformes. Enfin, il s'agit aussi de rehausser l'image de l'apprentissage, encore assimilée en France à une relégation. Il est temps de débloquer les freins culturels et de comprendre que l'apprentissage est une « voie royale » vers l'emploi. Au-delà, si nous parvenons à instituer un cadre harmonisé de l'apprentissage en Europe, condition pour assurer durablement la mobilité, il constituera un premier jalon du chemin de mise en convergence des lois et réglementations du travail et de la formation professionnelle.

Retrouver l'article dans sa version originale en cliquant ici


NB: L'Agence Erasmus + France/Education Formation attribue des bourses aux structures qui font partir de nombreux apprentis, et réunit les différents acteurs des réseaux de l'apprentissage en France et en Europe pour le développement des mobilités courtes et longues. Les #ErasmusDays sont un de ces rendez-vous. Ils ont mobilisé une centaine de CFA et autant de lycées professionnels en 2017. Les prochaines dates sont les 12 et 13 octobre 2018.