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« LE JEU A IMPOSÉ SA LOI »

« Opacité », « gestion hasardeuse », Jean Arthuis met un coup de pied dans la fourmilière hippique. Le député européen centriste Jean Arthuis, ex-ministre de l'Économie et du Budget d'Alain Juppé, a remis mercredi un rapport de 140 pages sur la filière équine que lui avait commandé le Premier ministre en avril. Il sera samedi au salon du cheval d'Angers. Son constat est sans appel : des réformes profondes et urgentes sont nécessaires pour éviter à la filière, et notamment au PMU, de sombrer.

 

Pourquoi la filière équine, notamment la branche « courses », est-elle en danger ?

« On ne s'est pas suffisamment occupé du grand public. Il y a de moins en moins de monde sur les hippodromes, l'ambiance n'y est pas, souvent les horaires des courses sont dictés par le PMU. Comme si le jeu avait imposé sa loi. Dans des hippodromes de province comme celui de Craon (Mayenne) qui est un sanctuaire des courses, courir le dimanche principal à 11 heures du matin, c'est injustifié. C'est une façon de décevoir le public et finalement de donner un très mauvais signal. Les courses doivent être populaires. Il est insensé de courir sur des hippodromes qui n'ont pas de spectateurs. Parce que les spectateurs, ce sont des parieurs en puissance, ce sont peut-être aussi de futurs propriétaires. » Ce qu'il faut c'est du courage »

Que préconisez-vous pour faire revenir les spectateurs sur les champs de courses ?

« Il faut qu'on les accueille, qu'on leur donne du spectacle, qu'il y ait une ambiance, une dynamique interne : que les hippodromes redeviennent des lieux de fête. Comme c'est le cas en province. Il y a d'ailleurs une bien meilleure fréquentation en province qu'en région parisienne. »

Vous dites, dans votre rapport, que les parieurs ne s'y retrouvent plus parce que le PMU a voulu imiter la Française des jeux.

« Il y a effectivement des paris qui s'apparentent à des loteries puisqu'on met des tirelires, des bonus. On a multiplié les occurrences de jeu. Tout ça est très complexe. Et ça n'est pas ainsi que l'on va attirer des jeunes joueurs ou des nouveaux parieurs. Il faut que le pari soit simple et soit un plaisir. »

Qui peut décider de changer ces règles du jeu ?

« C'est la responsabilité du PMU et des institutions des courses. Les professionnels eux-mêmes n'en peuvent plus : on court le matin, l'après-midi, le soir. Cela pose des problèmes de transport, d'horaires de travail, de respect des lois sur le travail. Ça devient insupportable. Donc, réenchantons ce monde. »

Vous évoquez également le caractère déloyal des parieurs internationaux.

« Il faut les retirer du jeu car ils opèrent avec des algorithmes, donc des chances de gains très supérieures au parieur lambda qui va jouer au PMU d'Angers. Ils jouent à la dernière minute et peuvent ainsi faire baisser violemment la cote des chevaux juste avant le départ. Le plus grave, c'est qu'ils jouent depuis des plateformes qui sont des paradis fiscaux. Ils ne paient pas les mêmes impôts et donc les plateformes leur restituent des ristournes qui font que leur espérance de gain plus ces ristournes leur offrent plus de 100 % de retours. Quand on est à ce niveau-là, ça n'est plus du pari, c'est du placement financier. »

Qui peut interdire ces pratiques ?

« L'État peut le faire en modifiant certaines dispositions législatives mais c'est aussi la responsabilité du PMU et des sociétés de course. »

D'autres réformes sont-elles nécessaires ?

« Il faut réduire les coûts de fonctionnement. Les conventions de travail sont très onéreuses. Elles ont souvent été négociées sous la menace d'empêcher le départ du tiercé le dimanche à Longchamp, Chantilly ou Vincennes. Ceci doit être plus transparent et remis en ordre. Il faut une gestion rigoureuse, équilibrer le coût des centres d'entraînement et des hippodromes. Mais aussi qu'il y ait une société « faîtière » qui soit la fédération nationale des courses hippiques. Les sociétés mères, Le Trot et France Galop, n'ayant que les missions régaliennes, c'est-à-dire le code des courses, le calendrier et la répartition allocations. »

Quelles seront les conséquences de cette situation si rien n'est fait ?

« Dans deux ans, France Galop et Le Trot seront en cessation de paiement. La situation est grave mais on peut parfaitement s'en sortir. On est maintenant assez lucide sur la situation, ce qu'il faut c'est du courage. L'État sera obligé de faire un effort particulier car il a sa part de responsabilité. Il a laissé faire des choses qu'il n'aurait pas dû laisser faire. »

Lesquelles ?

« Les grands parieurs internationaux, notamment, et d'autres... bienveillances et manque de rigueur. Depuis trente ans, l'État se montre bienveillant et les réformes n'ont pas été faites. La difficulté, c'est qu'il y a plusieurs ministères concernés. On a besoin que l'État ait une vision unique et un interlocuteur unique. C'est pour cela que je propose un délégué interministériel qui pourrait être avantageusement le directeur général de l'Institut français du cheval et de l'équitation. »

Pourquoi le gouvernement et les responsables de la filière agiraient-ils plus maintenant qu'auparavant ?

« Parce qu'il n'y a pas d'autre alternative. » Le PMU est un secteur où beaucoup d'argent est en jeu et où les lobbies sont puissants. « Les lobbies conservateurs ne sont pas les meilleurs conseilleurs. Ce monde a vécu entre soi pensant que l'État serait toujours là pour arranger les situations difficiles. C'est fini. Maintenant on se prend en charge et on se donne les moyens d'y voir clair. »

Source: Le Courrier de L'Ouest (Jean-Philippe Colombet)