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"GRÈCE : CHRONIQUE SECRÈTE D'UNE LIAISON FATALE"

«En grec, "euro", ça se prononce pratiquement comme le mot "urine". » Ce 16 décembre 1995, les collaborateurs d'Yves-Thibault de Silguy, le commissaire européen aux Affaires monétaires, explosent de rire quand on leur apprend les protestations de la presse grecque. La veille, à Madrid, les Européens se sont enfin mis d'accord sur le nom de la future monnaie unique. Il a fallu des heures de discussions avant de s'accorder sur le mot « euro » : entre les Français qui défendaient « écu », les Allemands qui n'en voulaient surtout pas parce que ça ressemblait trop à « die kuh » (« la vache »), les défenseurs de la « couronne », du « florin »... Et voilà que les Grecs s'en mêlent. Pas grave. « A ce moment-là, imaginer la Grèce dans la zone euro relevait presque de la science-fiction », se rappelle aujourd'hui Yves-Thibault de Silguy.

Quelques mois plus tard, au printemps 1996, notre ministre de l'Economie, Jean Arthuis, rencontre discrètement son homologue allemand, Theo Waigel, dans un salon feutré de l'aéroport de Francfort, « pour discuter du futur pacte de stabilité », raconte le Français. Le tout-puissant patron de la Bundesbank, Hans Tietmeyer, les rejoint alors et plaide pour de lourdes sanctions automatiques si un des futurs pays de l'euro ne respectait pas les règles de déficit budgétaire : « On ne sait jamais, glisse le banquier central allemand. Imaginez qu'un jour la Grèce soit dans l'euro... »
 
La Grèce est entrée dans la zone euro le 1er janvier 2001 sans que personne n'y prête trop garde, deux ans après la naissance de la monnaie unique. En vingt ans, ce pays de 11 millions d'habitants à l'économie pas plus grosse que celle de la région Rhône-Alpes s'est peu à peu transformé en poison lent menaçant tout l'édifice. Cette histoire, la voici
 
13 décembre 1996 Chirac impose le grec sur les billets
 
Les caméras se pressent autour du Belge Alexandre Lamfalussy. Dans sa main, le président de l'Institut monétaire européen - l'ancêtre de la Banque centrale européenne - tient une plaquette où sont reproduits les sept futurs billets de banque. Des coupures présentées pour la toute première fois, en marge du Conseil européen de Dublin, le 13 décembre 1996. Officiellement, c'est la Banque centrale et elle seule qui a choisi le design des billets - elle est quand même censée être indépendante ! Sauf que, en coulisse, Lamfalussy a dû avaler des couleuvres. Et notamment la présence du mot euro écrit en alphabet grec, juste au-dessous de l'inscription en alphabet latin. Une exigence de Jacques Chirac. « Il s'est battu pendant vingt minutes avec Helmut Kohl et son ministre Theo Waigel pour l'imposer, se souvient Yves-Thibault de Silguy. Une fois, deux fois, trois fois, il est revenu à la charge avant que les Allemands ne lâchent. Pour Chirac, c'était une question de principe : il n'arrêtait pas de répéter que "la Grèce, c'est notre berceau à tous". » Au moins Chirac était-il pour une fois d'accord avec... Valéry Giscard d'Estaing. Car, si la Grèce a pu devenir le dixième pays à entrer dans la Communauté économique européenne en janvier 1981, c'est essentiellement grâce au lobbying de Paris. La rengaine de VGE, alors président ? « On ne laisse pas Platon à la porte de l'Europe. »
 
19 juin 2000 Entrée par effraction
 
Il faut bien chercher pour trouver ces quatre lignes. Remonter jusqu'au point 43 du communiqué final de 47 pages, publié à l'issue du conseil européen de Santa Maria da Feira des 18 et 19 juin 2000. Tomber enfin sur cette phrase où les chefs d'Etat et de gouvernement saluent « la politique économique et financière saine » de la Grèce et donnent leur feu vert à son entrée dans la zone euro en janvier 2001 . On fonce, et pas qu'un peu : tant pis si cela fait à peine trois mois que la Grèce respecte l'objectif fixé par le traité de Maastricht en matière d'inflation - au passage, on a occulté le niveau de dette publique, bien plus élevé que ne l'exigeaient les « critères de convergence ». « On ferme aussi les yeux sur l'accord informel passé par Athènes avec le secteur de la distribution pour faire baisser artificiellement les prix », regrette a posteriori un haut responsable de la BCE de l'époque. On fonce à un rythme presque aussi échevelé que celui auquel l'économie grecque s'est transformée, elle qui est passée soudainement de cancre européen à très bon élève. Le taux d'inflation, qui culminait à 7,9 % en 1996, tombe à 2 % au début de l'an 2000 ; quant au déficit public, qui atteignait 10,2 % du PIB en 1995, il s'est contracté à 1,3 % du PIB... En fait, les chiffres sont pipeautés, mais personne ne se pose la question. A Santa Maria da Feira, on préfère disserter sans fin de la mise en oeuvre de la « stratégie de Lisbonne », un grand projet ayant l'ambition de faire de l'Europe « l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d'ici à 2010 ». 2010, l'année où la supercherie grecque fera vaciller pour la première fois toute la zone euro...
 
17 novembre 2004 S-P sonne l'alarme
 
Moritz Kraemer est allemand, économiste et employé par l'agence de notation Standard - Poor's (S-P) : autant dire qu'il n'est pas du genre à barguigner dès qu'il s'agit de dénoncer la frivolité d'un Etat. Ce 17 novembre 2004, il cosigne une analyse sanglante de l'état des comptes publics grecs, qui aboutit à la dégradation de la note du pays, de loin la plus mauvaise de la zone euro. Un signal d'alerte que nul n'entend. Et dire que, quelques années plus tard, Moritz Kraemer, devenu le grand patron de la notation des Etats chez S-P, fera trembler sur son seul nom des pays entiers et deviendra une des figures honnies de la « dictature des marchés financiers sans visage »... Mais, en 2004, personne ne l'écoute : les banques, assureurs ou fonds d'investissement continuent de prêter de l'argent à la Grèce à des taux d'intérêt presque identiques à ceux réclamés aux pays les plus solides de la zone euro. C'est la magie de la monnaie unique, le miracle de la convergence, où tous les pays se valent, où un Etat n'est plus automatiquement sanctionné par les marchés en cas de dérapage. Où, en clair, on peut faire n'importe quoi sans être puni. Et puis, le regard sur les Grecs a changé, l'ancien « pays du Club Med » vient d'organiser de très beaux JO à Athènes, l'équipe de foot nationale est devenue championne d'Europe à la surprise générale...
 
Sur le terrain budgétaire, les résultats sont nettement moins brillants et les méthodes scandaleuses : Athènes a trafiqué ses comptes pour pouvoir entrer dans l'euro, c'est désormais avéré. Eurostat, l'office européen des statistiques, s'est replongé dans les chiffres du pays dans la foulée d'un audit commandé par le nouveau gouvernement grec du conservateur Kostas Karamanlis, au pouvoir depuis le printemps de 2004. Quand le socialiste Kostas Simitis annonçait 2,5 % du PIB de déficit public en 1998, il était en fait de 4,3 %... Un maquillage qui s'est répété tous les ans. Parfois de façon très sophistiquée, comme lorsque Athènes a fait appel en 2001 au savoir-faire d'une jeune partner gréco-britannique de Goldman Sachs, Addy Loudiadis : grâce à des produits financiers dérivés - des « cross-currency swaps » -, la banquière a réussi à faire baisser artificiellement la valeur faciale de la dette grecque. Un tour de passe-passe qu'Addy Loudiadis a tenté d'exporter : un jour du printemps de 2002, elle s'était rendue au neuvième étage du bâtiment Colbert à Bercy et avait proposé le même type d'instrument au patron de l'Agence France-Trésor, Sylvain de Forges. Elle s'était fait rabrouer.
 
13 juin 2006 Le Crédit agricole mise... et perd
 
Enfin ! Ce mardi matin, Georges Pauget a pu parler au ministre des Finances grec, Georges Alogoskoufis. Tout au long du week-end de Pentecôte orthodoxe, ce fut impossible de joindre le ministre, et même de le localiser. Le patron du Crédit agricole peut enfin le prévenir par téléphone du communiqué que la banque française s'apprête à envoyer : l'annonce d'une OPA hostile sur Emporiki, le quatrième établissement financier grec. A 250 mètres à peine du ministère des Finances à Athènes, de l'autre côté de la place Syntagma, quelques envoyés spéciaux du Crédit agricole piaffent déjà dans leur QG de l'hôtel Grande-Bretagne. Le soir, au bar, où il leur arrive de croiser l'ancien roi du pays, Constantin II, cette petite équipe se répète avec gourmandise les chiffres que la direction a mis en avant dans les documents présentés aux administrateurs : la croissance grecque est deux fois plus élevée que la moyenne de la zone euro, les taux de marges bancaires sont les plus importants du continent, c'est la base arrière parfaite pour aller conquérir la Roumanie, la Bulgarie ou l'Albanie...
 
Deux mois plus tard, Emporiki passe sous la coupe du Crédit agricole et des bataillons d'auditeurs débarquent de Paris. Ils découvrent très vite que chaque poste hiérarchique, jusqu'au niveau de simple patron d'agence, compte deux personnes : en clair, un salarié proche du Pasok (le Parti socialiste grec), un autre affilié à Nouvelle Démocratie (les conservateurs) ; à chaque alternance, l'un revient au travail quand l'autre reste chez lui... La « banque verte » fera très vite partir un bon millier de personnes. Qui pour la plupart, au moment de percevoir leurs indemnités, demanderont non pas un chèque, mais une enveloppe avec du liquide - un fakelaki, comme on dit ici. Bienvenue en Grèce. L'aventure coûtera, en tout, plus de 7 milliards d'euros au Crédit agricole.
 
15 septembre 2008 Le « groupe qui n'existe pas » existe !
 
Xavier Musca n'a jamais été du genre optimiste. Alors, quand Lehman Brothers explose le 15 septembre 2008, le directeur du Trésor imagine la suite : les marchés financiers qui se gèlent d'un coup, les grands investisseurs qui n'osent plus placer leur argent nulle part. Il redoute qu'un pays de la zone euro ne réussisse plus à emprunter des fonds sur les marchés. Surtout le plus fragile d'entre tous : la Grèce. Musca crée alors un petit groupe informel, chargé de réfléchir aux solutions possibles. Avec notamment Jörg Asmussen, son homologue allemand, ou le représentant de la BCE, Jürgen Stark. Pour ne pas alarmer un peu plus des marchés déjà sur les dents, ils se réunissent en cachette, en marge de réunions des ministres des Finances ou de sommets du G20. Leur petit nom ? « Le groupe qui n'existe pas ». Leur solution ? Si la Grèce venait à rater une émission de dette, l'Agence France-Trésor et la KfW, une banque publique allemande, prendraient le relais et avanceraient des fonds. Las, ils n'avaient pas imaginé que la Grèce affronterait, un an plus tard, bien plus qu'une simple crise de liquidités.
 
19 octobre 2009 Quoi ? La Grèce a triché ?
 
« On arrête de jouer. Maintenant, ce qu'il nous faut, c'est des statistiques sérieuses. » Cet après-midi-là, à Luxembourg, Jean-Claude Juncker, le président de l'Eurogroupe, est ivre de rage. Un peu plus tôt, le nouveau ministre des Finances grec, le socialiste Georges Papaconstantinou, a présenté à ses homologues ses prévisions de déficit pour 2009. Quand son prédécesseur conservateur tablait sur un trou déjà énorme de 6 % du PIB, voilà que le ministre explique qu'il atteindra 13 % ! Encore une fois, il aura fallu attendre une alternance politique pour découvrir le maquillage des comptes publics grecs. Au moins, se console-t-on à Bruxelles, ce Papaconstantinou est un homme sérieux, c'est un économiste passé par l'OCDE, qui parle la même langue que les technos, qui a eu la politesse de faire un détour par Francfort pour se confondre en excuses à la BCE. Et puis, n'a-t-il pas troqué sa Mercedes contre une Lada, histoire de donner l'exemple ? Ce qu'on ignore, par contre, c'est qu'au même moment Papaconstantinou a fait retirer en douce trois membres de sa famille d'une liste de présumés évadés fiscaux grecs - il sera condamné en 2015 à un an de prison...
 
Contrairement à 2004, la Grèce n'est cette fois-ci pas épargnée par les marchés financiers, c'est même l'hallali. Comme si tout le monde découvrait soudainement la gabegie de l'Etat grec, le clientélisme, l'ampleur de l'économie souterraine, l'absence de cadastre... On se raconte des histoires avec gourmandise, comme celle des 17 000 piscines repérées par satellite dans les quartiers nord d'Athènes alors que seules 300 sont déclarées aux services fiscaux. A Paris, on sait pertinemment que la Grèce ne pourra plus tenir longtemps toute seule avec des taux d'intérêt qui explosent. Alors que les Allemands se refusent à imaginer toute aide financière européenne. Il faut dire que les Grecs peuvent être d'une insoutenable légèreté... Le mercredi 10 février 2010, le Premier ministre, Georges Papandréou, est reçu à l'Elysée. « Je vais pousser pour qu'on vous aide, lui explique Nicolas Sarkozy. Mais tu as bien conscience qu'il vous faudra faire des efforts. » Réponse immédiate de Papandréou : « Mais tu sais, Nicolas, des efforts, on en a déjà fait beaucoup... »
 
8 mai 2010 Obama s'en mêle
 
Le coup de téléphone est venu de la Maison-Blanche : « Il faut mettre plus d'argent. Bien plus d'argent », presse Barack Obama. « Je suis bien d'accord. C'est la chancelière allemande qu'il faut convaincre », lui répond Sarkozy. Ce samedi 8 mai 2010, la crise grecque est devenue une crise de l'euro, et même une crise mondiale. Les Européens ont eu beau ficeler une semaine plus tôt un plan d'aide de 110 milliards d'euros pour sauver la Grèce - dont 30 milliards d'euros du FMI, venu à la demande pressante de l'Allemagne alors que Paris et surtout la BCE n'en voulaient pas -, c'était trop tard pour empêcher la panique de se propager à d'autres pays de la zone euro, pour empêcher les marchés de s'effondrer... Les Européens tentent du coup de monter en catastrophe un fonds destiné à aider les Etats qui pourraient être en difficulté, une enveloppe d'une somme suffisante pour décourager les spéculateurs de s'en prendre aux Etats européens. Ce samedi, le montant de 60 milliards d'euros est avancé. Pas assez, préviennent les Américains.
 
Le dimanche, on gonfle le package à 750 milliards d'euros. Tous les ministres des Finances de la zone euro se retrouvent à Bruxelles pour régler les problèmes techniques... Enfin presque tous, car l'Allemand Wolfgang Schäuble a dû être hospitalisé sitôt arrivé en Belgique, forçant Berlin à faire venir en catastrophe le ministre de l'Intérieur, Thomas de Maizière. A 19 heures, une première réunion téléphonique des pays du G7 est organisée, avec à l'autre bout du fil les Américains Tim Geithner et Ben Bernanke, les Canadiens Jim Flaherty et Mark Carney. Puis une seconde, un peu plus tard dans la soirée ; cette fois, on décide de laisser le call du G7 ouvert durant tous les débats. C'est Christine Lagarde, peu après 2 heures du matin, et avant l'ouverture de la Bourse de Tokyo, qui les préviendra : un accord a enfin été trouvé.
 
6 mai 2011 Catastrophe ! La réunion secrète est éventée
 
Les berlines noires n'ont eu que quelques kilomètres à parcourir à partir de l'aéroport de Luxembourg, avant de franchir les grilles du domaine. Voilà pourquoi Jean-Claude Juncker a choisi le château de Senningen. Personne ne doit connaître l'existence de cette réunion. Dans une salle du rez-de-chaussée, ce vendredi après-midi, le patron de l'Eurogroupe a convoqué les principaux ministres des Finances de la zone euro ainsi que le président de la BCE, Jean-Claude Trichet. L'ordre du jour ? Parler de la possibilité d'effacer une partie de la dette grecque aux mains des investisseurs privés (banques, assurances...). Un sujet explosif - si explosif que Trichet, furieux de la tournure des débats, quittera les lieux avant la fin. Mais voilà qu'au milieu de l'après-midi le site Internet du magazine allemand Der Spiegel, mal renseigné, raconte qu'un rassemblement secret prépare la sortie de la Grèce de l'euro. Les marchés, affolés par ce rendez-vous clandestin, partent dans le décor. Un fiasco absolu. Et une belle leçon : toutes les réunions secrètes auront désormais lieu en marge de rassemblements officiels.
 
19 octobre 2011 Sarkozy rate l'accouchement
 
A 16 h 30, Nicolas Sarkozy quitte la clinique de la Muette. C'est là que sa femme, Carla Bruni, enceinte, est entrée en fin de matinée. Un avion l'attend en catastrophe pour Francfort, où se tient la cérémonie d'adieux à Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne. Mais le chef de l'Etat ne vient pas pour cela. C'est qu'il y aura sous le même toit, à l'Alte Oper, l'ancien opéra de la ville, Angela Merkel, le patron de la Commission, José Manuel Barroso, le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, Jean-Claude Juncker, la patronne du FMI, Christine Lagarde, le duo Trichet-Draghi... « La grande peur, c'était qu'ils fassent un accord dans notre dos », se rappelle Emmanuel Moulin, conseiller de Sarkozy. Sitôt les festivités terminées, tout ce beau monde s'enferme pour discuter du deuxième plan d'aide à la Grèce - 130 milliards de prêts supplémentaires et l'effacement de 50 % des emprunts détenus par les banques. Sarkozy ne ressortira qu'autour de 21 heures. A Paris, Carla Bruni a accouché.
 
2 novembre 2011 « Papandréou est fou »
 
Seul le chef du protocole de l'Elysée, Laurent Stefanini, est venu l'accueillir à l'entrée du palais des Festivals. Georges Papandréou a été convoqué à Cannes, au sommet du G20, pour s'expliquer. La Grèce fait trembler le monde. Par sa faute. Il vient d'annoncer par surprise l'organisation d'un référendum sur le second plan d'aide à la Grèce, mettant en péril un édifice fragile bâti durant des mois. Un coup de tonnerre, dont la déflagration fait vaciller l'Italie.
 
Il fait nuit noire. Papandréou se retrouve face à un Nicolas Sarkozy fou de rage, Angela Merkel, Jean-Claude Juncker, Christine Lagarde, José Barroso, le représentant de la BCE, Christian Thimann... Le Premier ministre grec est confus, très confus, il parle de son grand-père et de son père, qui furent aussi Premiers ministres, de l'exil de sa famille après le coup d'Etat de 1967. Le message qu'on lui fait passer ne saurait être plus clair : le référendum, si référendum il y a, ce sera sur l'appartenance de la Grèce à l'euro ! Assis à côté de Papandréou, son ministre des Finances, Evangelos Venizelos, hoche la tête pour approuver quand son chef se fait enguirlander, écarquille les yeux dès que son patron se met à parler. La veille, Venizelos était encore à l'hôpital, il a fait un malaise après avoir appris la décision de Papandréou ; quand le banquier qui conseille l'Etat grec, Matthieu Pigasse, avait réussi à le joindre, le ministre des Finances, alité, hurlait au téléphone : « Papandréou est fou, il est devenu complètement fou. » Sitôt le savon terminé, Papandréou s'en retourne à Athènes. Où il est très vite poussé à la démission. Son référendum n'aura jamais lieu.
 
6 février 2012 La naissance du Grexit
 
Pour sortir le nez de leurs tableurs Excel, les bataillons d'économistes employés par les grandes banques tentent parfois d'égayer les notes envoyées à leurs clients avec des jeux de mots. L'acronyme PIGS (« cochons », en anglais), fait des premières lettres des maillons faibles de la zone euro (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne), a ainsi connu un succès fulgurant au début de la crise. A ce petit jeu, Willem Buiter est un des plus forts. De sa tour du quartier de Canary Wharf à Londres, le chef économiste de Citigroup adore trouver la formule qui claque. Ce 6 février 2012, il envoie une note de 32 pages bourrée de graphiques sur la probabilité de voir la Grèce sortir ou non de la zone euro. Dès le premier paragraphe, Buiter contracte les mots « Greece » (Grèce) et « exit » (sortie) en un seul : « Grexit ». L'expression se propage en quelques jours.
 
15 mai 2012 Frappé par la foudre
 
Le halo lumineux qui avait envahi le Falcon 7X a laissé place à un silence, bientôt rompu par le commandant de bord : « Monsieur le Président, nous avons été touchés par la foudre. » C'est la journée d'investiture de François Hollande, l'avion pour Berlin est déjà en retard sur l'horaire prévu, et voilà qu'il faut retourner à Villacoublay changer d'avion. Dans l'appareil, devant ses conseillers encore sous le choc, le nouveau président s'amuse de n'avoir pas fini « comme Jean-Paul I er », le pape décédé à peine un mois après son élection. Quand, une fois arrivé à la chancellerie, Hollande est reçu par Angela Merkel, le nouveau président a droit à trois minutes de félicitations. Puis elle fait tout de suite glisser la conversation sur le sujet qui la préoccupe vraiment : la Grèce, où plus aucune majorité n'est au pouvoir. On échafaude en catastrophe des éléments de langage communs pour la presse : la Grèce doit respecter ses engagements, mais l'Europe a une responsabilité vis-à-vis d'elle. Sur la soixantaine de minutes qu'aura duré la première rencontre Hollande-Merkel, le cas grec en aura monopolisé plus de quinze.
 
23 août 2012 La France contre le Grexit
 
Quand il arrive à Berlin, ce jeudi 23 août 2012 à 19 heures, François Hollande sait qu'il s'apprête à jouer gros. Avec sa garde rapprochée - le secrétaire général adjoint, Emmanuel Macron, le conseiller diplomatique, Paul Jean-Ortiz, le conseiller Europe, Philippe Léglise-Costa... -, il est attendu à la chancellerie pour dîner. Sa mission ? Convaincre Angela Merkel de ne pas sortir la Grèce de l'euro. Paris pense qu'il en va de l'intérêt du peuple grec. Et de celui de la zone euro. « Si un Etat sort de la monnaie unique, le risque est grand d'un emballement : tout le monde se demandera qui sera le suivant... », explique aujourd'hui Macron. Ce soir-là, la question se pose comme jamais.
 
Plus tôt dans l'été, le conseiller pour l'Europe de Merkel, le très francophile Nikolaus Meyer-Landrut, était venu à l'Elysée avec une bombe : rien de moins qu'un plan de sortie de la Grèce de l'euro ! Que le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, n'arrive plus à cacher sa volonté de voir sortir les Grecs de l'euro, passe encore ; mais là, c'est un des plus proches conseillers de Merkel ! Le plan de Meyer-Landrut a tout prévu : l'instauration d'un contrôle des capitaux, l'envoi de produits de première nécessité, la saisine du Club de Paris pour gérer la dette encore détenue par des créanciers privés, et même le retour de la Grèce dans l'euro, cinq ans plus tard, à un taux de change plus favorable. Branle-bas de combat dans l'entourage de Hollande. On monte des réunions pour tuer dans l'oeuf l'idée allemande. Début août, on fait venir en toute discrétion à l'Elysée le chef du FMI en Grèce, Poul Thomsen. Durant trois heures, sous une chaleur accablante, dans le bureau de Macron, on le fait parler devant Nikolaus Meyer-Landrut, les représentants de la BCE, Jörg Asmussen et Christian Thimann, des envoyés spéciaux du Trésor allemand, de la Commission... La situation est examinée dans les moindres détails ; avec un message sous-jacent aux Allemands : sortir les Grecs de l'euro serait une grave erreur. Mais l'Elysée ne sait pas dans quelle mesure ces messages ont été remontés ensuite à Merkel.
 
Alors, le soir du dîner à la chancellerie, durant deux heures, Hollande défend les Grecs, et pas qu'un peu. Et puis, ce serait tellement dommage de remettre le feu aux marchés maintenant que Mario Draghi, le patron de la BCE, les a anesthésiés d'une simple petite phrase, où il se disait prêt à faire « tout le nécessaire » pour sauver l'euro. Merkel, elle, rappelle que les Grecs ne respectent jamais leurs engagements. Que « cela fait sept ans qu'[elle] défend l'euro ». Mais elle sent combien elle se retrouverait isolée en Europe si elle poussait les Grecs dehors. Et laisse du coup entendre qu'elle va soutenir clairement Athènes lors de sa rencontre avec Antonis Samaras, le Premier ministre grec, prévue le lendemain. A 21 h 30, Hollande arrive à l'ambassade de France. Il prend le temps de saluer les passants qui s'étaient arrêtés devant les grilles. Comme une sorte de mini-bain de foule. Soulagé. Durant deux ans et demi, la crise grecque va passer à l'arrière-plan. Jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Syriza.
 
25 avril 2015 Draghi snobe Varoufakis au petit déjeuner
 
Ils ne peuvent plus le supporter ! Marre de ses provocations, de ses leçons de vie, de sa morgue, de ce choix de ne pas porter de cravate pour bien montrer qu'il appartient à un autre monde. Marre de ce Yannis Varoufakis, l'économiste à la gueule de boxeur qu'Alexis Tsipras a nommé ministre de l'Economie, après que l'extrême gauche eut remporté les élections en janvier. Alors, ce 25 avril 2015 à Riga, le patron de la BCE, Mario Draghi, snobe ostensiblement Varoufakis quand il le croise au buffet du petit déjeuner, avant une réunion des ministres des Finances. Pas un mot, pas un regard, pas un geste. Varoufakis est totalement isolé. D'ailleurs, le soir même, le Grec est le seul ministre à sécher le dîner, avec chorale, offert par les Lettons. Ce qui n'est pas pour déplaire à Wolfgang Schäuble, son pire ennemi. Trois jours plus tard, Tsipras est obligé de mettre son bouillant ministre sur la touche, en le sortant des négociations préalables au versement de la dernière tranche d'aide du plan de 2011.
 
Varoufakis avait pourtant été prévenu. Le dimanche 1er février, lors de son passage à Paris pour rencontrer son homologue, Michel Sapin, il avait été mis en garde par Pierre Moscovici, le commissaire européen aux Affaires économiques : « On a été gauchos tous les deux, les grandes discussions dans les salles enfumées, on sait ce que sait, on sait qu'on parvient toujours à une synthèse. Mais, crois-moi, Schäuble n'aime pas les salles enfumées. Et, ça j'en suis certain, il n'a jamais été gaucho. »
 
21 mai 2015 « Fini le théâtre », Tsipras prend enfin des notes
 
Ce soir-là, il est hyperconcentré. Alexis Tspiras s'est isolé avec Angela Merkel et François Hollande lors du Conseil européen de Riga, le 21 mai. Le Premier ministre prend des notes, il a aussi préparé ses réponses. On parle réforme des retraites. Tsipras raconte comment il compte instaurer deux taux de TVA pour l'hôtellerie, dont un taux bonifié si l'on paie par carte dans ce pays où la fraude fiscale latente est alimentée par un usage massif de liquide. « Fini le théâtre, la conversation est hypertechnique », raconte un diplomate. La discussion porte sur les réformes que la Grèce s'engage à faire en échange du dernier versement d'argent prévu dans le cadre du plan d'aide décidé en 2011. Voilà des semaines qu'on annonce qu'Athènes ne pourra pas, sans cet argent, rembourser des emprunts au FMI début juin, mi-juin, fin juin... Voilà que Christine Lagarde fait du Grexit « une possibilité » dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, avant que le journal ne rectifie ses propos. Autant de négociations, de menaces, de bluff afin que les Grecs aient assez de fonds pour... passer l'été. A la rentrée, tout va recommencer, on parle d'un troisième plan d'aide, le FMI pousse pour que les Etats de la zone euro renoncent à une partie de l'argent que les Grecs leur doivent... Tout restera à écrire. Encore une fois.