DÉPUTÉ
EN ACTION
AU PARLEMENT EUROPÉEN
MON INTERVENTION AU FORUM DES CARRIÈRES EUROPÉENNES

Je remercie le Secrétariat général des affaires européennes pour son invitation à m’exprimer devant vous aujourd’hui au sujet des carrières européennes.

Je dois vous avouer que je suis novice en la matière. Si j’ai toujours été un Européen, un fervent défenseur de l’Europe unie, ma carrière européenne à proprement dite a commencé en mai 2014 quand, pour la première fois, j’ai été élu au Parlement européen. Je suis donc un « jeune » parlementaire. J’ai fait ce choix au terme d’un parcours politique aux plans local et national parce que je voulais aller à la source du droit. En effet, à de nombreuses occasions, il m'est arrivé de penser que la souveraineté nationale était largement devenue illusoire dans un monde globalisé qui présente inévitablement des opportunités mais aussi des défis particulièrement anxiogènes. Je pense au réchauffement climatique, aux pressions migratoires, aux délocalisations, à la sape de notre système social par fuite des ressources fiscales.

Bref, si je me suis engagé pour l’Europe, c’est parce que j’ai l’intime conviction que l’Europe est une chance pour recouvrer, collectivement, une part de la souveraineté qui nous échappe dans la mondialisation et pour organiser, humaniser une mondialisation qui, au fond, est l'aboutissement du phénomène humain. Le Monde est dangereux (hyper-financiarisation et risque de crise de tsunami économique et social planétaire, dégradation du climat rendant la vie impossible sur la terre, migrations massives). Il est urgent de lui donner une organisation que seule l’Europe peut efficacement influencer.
 
L’Europe est une chance, donc. Mais l’Europe va mal, elle est en danger. Pour certains qui aspirent à entrer sur le monde du travail lié à l’Union européenne, c’est une bonne nouvelle. Vous m’avez bien entendu : une bonne nouvelle. J’en veux pour preuve les 30 000 emplois supplémentaires créés par l’administration britannique pour gérer les conséquences du Brexit. Je ne souhaite pas donner de mauvaises idées à certains cependant, tout autant qu'il y a des carrières pour construire, il existe des carrières pour déconstruire.

C’est bien sûr des carrières pour construire dont je veux m’entretenir avec vous. Néanmoins, dites-vous qu’en faisant le pari de l’Europe, vous faites un choix risqué. Nous sommes assis sur un volcan et partout en Europe émergent les sirènes nationalistes et la tentation du repli. La colère de nos concitoyens est compréhensible mais c’est à tort que l’Europe est désignée comme bouc émissaire. Procès inepte car elle est la solution, bien plus que le problème.

Les opportunités offertes par l’Europe en matière d’emploi

Mais venons-en aux carrières de l’Europe. Elles sont, selon moi, de deux ordres. Il y a les opportunités de carrières offertes par les institutions européennes et l’ensemble des emplois qui gravitent autour, qui intéresseront à n’en pas douter beaucoup d’entre vous ici présents. Et il y a l’Europe comme catalyseur du développement et de la croissance. L’Europe comme source d’emploi pour le plus grand nombre, au-delà des courageux qui ont décidé de sacrifier un samedi entier au Conseil économique, social et environnemental.

Les carrières européennes

Jean Monnet a écrit que « rien n'est possible sans les hommes, rien n'est durable sans les institutions ». Il est donc important que les institutions s’appuient sur des hommes et des femmes de qualité. C’est le cas, et je vous parle par expérience. En tant que Président de la Commission des budgets, je travaille en étroite collaboration avec une trentaine de personnes de nationalités et d’horizons différents, d’une dévotion et d’une qualité remarquables. Je remarque que beaucoup d’entre eux ne sont pas issus du système des « grandes écoles » qui est un modèle dont la France est fière, mais qu’ils sont issus des rangs de ce qu’il est convenu d’appeler la « Génération Erasmus ».

Cette nouvelle génération d’administrateurs a fait l’expérience de l’Europe avant d’entrer dans la carrière ; une expérience qui lui offre une vision assez transnationale des choses.

Le seul regret que j’exprime à leur contact c’est de voir autant d’énergie et d’intelligence  broyées par l’incapacité de l’Europe, c’est-à-dire en réalité par nos chefs d’États et de gouvernements, à franchir un pas décisif pour donner un relai à leurs talents.

Car, entre nous, l’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui n’a pas les moyens de ses ambitions, les États membres la privent d’un budget conséquent (1% à peine du PIB européen) et la plupart des pouvoirs reste dans les mains des diplomates et des chefs de bureaux à Paris, Berlin ou ailleurs. S’il en est ainsi, c’est parce que les Etats membres ont tenu à conserver leurs prérogatives de souveraineté et les compétences qui s’y attachent. Je le dis sans vouloir froisser les services du Secrétariat général des affaires européennes du Quai d’Orsay mais il est grand temps que l’Europe passe des mains des diplomates à celles des démocrates, qu’un saut qualitatif soit fait. L’Europe ne peut plus se résumer à un enchevêtrement de règles et de procédures. Elle doit prendre les dimensions politique et démocratique qui lui font aujourd’hui défaut en portant des choix politiques forts devant une opinion publique européenne certes introuvable aujourd’hui, mais en gestation. En effet, la crise des dettes souveraines des pays ayant pour monnaie l’euro, le Brexit, la crise des réfugiés, les attentats terroristes sont autant de chocs qui ont fait prendre conscience à nos concitoyens que nous avons des problèmes communs et que, pour les régler, nous devons y apporter des solutions qui soient à la fois communes et efficaces. Or, jusqu’à présent nos chefs d’États et de gouvernements réunis en sommets de la dernière chance, n’ont pas franchement brillé par leur efficacité.

J’ai même tendance à penser qu’en l’absence de programme politique clair et de vision commune, les structures se sont opacifiées et complexifiées. Je pense ici aux instruments de sauvetage créés pendant la crise grecque ou à l’ensemble de ce que j’appelle « les satellites budgétaires européens », montés à toute vitesse pour répondre aux crises mais qui échappent bien souvent au contrôle parlementaire et qui complexifient l’action de l’Europe.

Cependant, rassurez-vous, cette Europe complexe et distante profite à certains : les « décodeurs » de l’Europe. Ce sont les emplois qui gravitent autour des institutions européennes et qui permettent aux citoyens qui se donnent la peine de s’y intéresser de comprendre comment fonctionne l’Union européenne. Ce peuvent être les think-tankers et académiciens que nous lisons avec intérêts et qui enrichissent la réflexion des hommes politiques européens, mais aussi les spécialistes accompagnant les porteurs de projets, ceux qui vivent de la complexité des rouages européens.

Le budget européen, la matière que je connais le mieux, a ainsi créé une industrie de décodeurs, de cabinets de consultants qui aident, moyennant rémunération, chercheurs, PME ou encore porteurs de projets humanitaires et associatifs à obtenir des fonds européens. Ces intermédiaires se rémunèrent aux « success fees », comme un croupier de casino, ils empochent une petite partie de la mise et du gain.

Comprenez-moi bien, je ne remets pas en cause les décodeurs du budget mais je formule une mise en garde : si un budget fait pour les citoyens n’est pas compréhensible par eux, alors l’institution dont ce budget est l’expression est en danger. Je rappelle ici le vieux principe constitutionnel français posé en 1789 selon lequel « La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration. ».

Carrières européennes dans les institutions ou autour des institutions, les opportunités sont nombreuses. Mais, à vous qui serez peut-être demain les travailleurs de l’Europe, je lance un appel : allégez, simplifiez, acceptez une part de risque. Souvent l’administration, les services mais aussi les élus dont je suis, ont besoin de normer pour exister, quitte à multiplier les règles, étouffer l’initiative et favoriser l’inertie. Ne tombons pas dans ce piège.

Pour ceux d’entre vous qui feront le choix des administrations nationales ou territoriales, je crois devoir souligner qu’il est sage d’européaniser la vision. Il est en effet impératif de préparer la mise en convergence de nos législations et réglementations. C’est à cette condition que l’Europe deviendra un espace économique optimal apte à stimuler la croissance et la création d’emplois.

Car l’Europe, quand elle se met en mouvement et innove, peut être un formidable activateur de croissance et d’emplois, et pas seulement d’emplois publics ou para-publics.

Le potentiel d’emplois européens

Le premier grand activateur de croissance et d’emplois que nous avons, nous européens, à notre disposition, c’est le marché unique européen, 500 millions de consommateurs, soit le plus grand espace de libre-échange du monde.

J’entends déjà les détracteurs de l’Europe comme grand marché s’opposer à l’Europe comme projet politique. Ne vous méprenez pas, les deux vont de pair. Les pères fondateurs de l’Europe sont d’abord passés par le marché parce qu’au sortir de la guerre, les populations n’étaient pas prêtes pour le grand saut fédéral. C’est d’ailleurs le parlement français qui a refusé, en 1954, le grand projet de Communauté européenne de défense qui aurait scellé la paix par la mise en commun de l’outil militaire et, par la même occasion, le destin politique de l’Europe. La relance de l’Europe et l’instauration durable de la paix se sont donc faites par l’économie et le marché avec le traité de Rome de 1957 instituant une communauté économique européenne. Devenues interdépendantes, les économies européennes ont stimulé la croissance et amplifié le mouvement de ce que l’on a appelé les Trente Glorieuses.

Aujourd’hui le marché unique est toujours un atout mais il a deux défauts majeurs.

En premier lieu, il met en scène des économies très différentes dans leurs structures comme dans leurs traditions sociales, et des travailleurs avec des niveaux de vie très divers. Ne vous méprenez pas, ne pas avoir intégré les pays d’Europe centrale et orientale après la chute du Mur aurait été une faute historique. Ces États se seraient sûrement enfoncés dans la pauvreté et auraient créé des poches de tensions aux portes de l’Europe avec des sources de migrations comparables, si ce n’est plus importantes encore, à celles que nous vivons aujourd’hui. Le choix a été fait de les intégrer et d’élargir, peut-être trop vite il est vrai, peut-être mal également puisque les mécanismes institutionnels n’ont pas été calibrés de façon idoine. Cependant, aujourd’hui le rattrapage économique des pays de l’Est est incontestable et, de plus en plus, l’avenir politique de l’Europe se joue dans la zone euro à laquelle ces pays doivent encore se qualifier.

En second lieu, le marché européen est aujourd’hui encore fragmenté, morcelé. Si les travailleurs et les capitaux circulent librement, la diversité des règles à l’intérieur du marché unique est encore un casse-tête pour les entreprises, surtout pour les petites structures qui n’ont pas les armées d’avocats des grands groupes prompts à déchiffrer les législations allemande, italienne, ou encore espagnole. Le marché unique ne signifie pas l’absence de règles mais l’harmonisation de ces règles pour que demain des entrepreneurs français partent à l’assaut de nouveaux clients européens, quand les entreprises européennes apporteront aux consommateurs français leur savoir-faire et leurs services.

Le marché unique est un atout donc, et nous devrions nous concentrer sur son approfondissement au lieu de l’ouvrir au reste du monde comme nous le faisons avec la négociation d’accords de libre-échange type CETA avec les Canadiens ou TAFTA avec les Américains. Je crois dans les vertus du libre-échange, mais je suis convaincu que le libre-échange doit être un outil, un levier de croissance et non un dogme.

Enfin, je souhaiterais vous parler d’un projet qui m’est cher et qui est, en soi, une promesse d’emplois et de carrières européennes. Je veux parler de l’Erasmus des apprentis. Comme je l’ai dit plus en avant, la génération Erasmus prend le pouvoir. Partir un an à l’étranger, quitter sa famille et ses amis, c’est faire montre d’une certaine audace, d’un esprit d’aventure. Les étudiants qui sont partis en Erasmus se prémunissent d’ailleurs mieux contre le chômage.

Mais, Erasmus reste encore trop souvent réservé aux étudiants, à ceux qui, comme beaucoup d'entre vous, ont eu la chance et le mérite d’intégrer l’université ou d’être admis dans uns grande école. Le programme Erasmus ne peut plus se limiter à l’enseignement supérieur, d’autant que, grâce aux dotations du budget européen, Erasmus est accessible à ceux qui entendent s’immerger dans un autre pays que celui de leur langue maternelle. Il faut par conséquent l’offrir aux apprentis. C’est l’objet d’un projet pilote que j’ai promu et qui devrait prochainement entrer dans les programmes de l’Union européenne.

Conclusion :

•    Si vous êtes ici c’est que vous avez la sensation que votre avenir, que la France, ne se fera pas avec des œillères. Vous avez exclus le repli sur soi et le retour aux frontières nationales ;

•    Nécessité de mettre l’Europe au cœur de notre ambition de reprendre en main notre destin.

En préambule, j’ai dit qu’en choisissant de faire carrière pour l’Europe, vous faites un choix risqué. Mais au fond, c’est le vrai risque que nous devons prendre ensemble. Il est le gage d’un avenir prometteur car c’est grâce à l’Europe que nous humaniserons la mondialisation. J’ai dit que l’Europe seule nous permet d’influencer l’organisation de la planète. Mais il importe d’influencer aussi la montée en puissance de l’Europe. C’est dire combien il est important que les jeunes talents français prennent place dans les institutions européennes.

Je forme des vœux de pleine réussite pour chacun d’entre vous et vous encourage à faire carrière pour l’Europe.